Temps libre, une utopie ?

Dans notre modernité caractérisée par sa constante accélération vers de nouveaux défis et sommets, avec ses incessantes sollicitations de toutes natures dans toutes les composantes de notre vie, le "temps libre" semble une denrée rare. A tel point que lorsqu’il se présente à nos portes, nous sommes décontenancés et cherchons frénétiquement à remplir la lucarne entrouverte. Jusqu’où l’homme et plus globalement la planète pourront supporter cette agitation contraire au rythme même de la vie, où la période de jachère hivernale fait pendant à l'abondance estivale ?

Pourtant, nous savons bien dans notre intérieur profond ce qui est vraiment important, et nous tâchons instinctivement d’en suivre la bonne mise en œuvre dans la trajectoire de nos vies. Mais, au quotidien, le plus pressant l’emporte presque toujours sur ce qui compte vraiment. Il y a toujours une échéance à honorer, et le besoin d’aller vite pour la réaliser avant de passer à autre chose. Et comme beaucoup de choses importantes sinon essentielles n’ont pas d’échéance fixe ou de date limite, nous ne les faisons jamais. Aussi cette rareté du temps a des conséquences sur nos manières de vivre, tout particulièrement dans les grandes métropoles à l'écart de l'enseignement de la Nature.

 

Cadencement du progrès

À partir de la Révolution des Lumières et de l’émergence de la société industrielle, les hommes se déplacèrent de plus en plus vite, connaissant l’ivresse de la vitesse, de cette accélération nouvelle permise par les techniques de la vapeur et de la combustion. Bateaux, chemins de fer et avions facilitèrent l’ouverture transfrontières tous azimuts. Cette vélocité permise par la toute puissance technique a conduit à la recherche de déplacements de tous ordres, à un rythme toujours plus rapide, et n’a eu de cesse de marquer depuis notre relation à la vie. Changement social, changement professionnel, changement affectif … tout est aspiration à cette dynamique qui stimule nos sens et désirs, et nous ventile sur la carte diversifiée de notre vie : travail, famille, divertissements, vacances ...

Ayant calé à la technique notre manière d’être, la mobilité on line dans toutes ses déclinaisons y répond désormais, traduction emblématique de l’innovation permanente, ce dogme sacralisé par notre civilisation marchande et de compétition. La spirale de l’accélération rythme notre quotidien, sous les encouragements des responsables politiques et économistes et de leur credo dans le dieu progrès, en la nécessité de poursuivre toujours et encore la croissance économique pour nous assurer un avenir radieux.

Il ne peut en être autrement pour une économie capitaliste, avec son besoin permanent de créer plus de valeur, chaque année, et par là-même d’augmenter la productivité, de produire plus en moins de temps. Le temps étant de l’argent, c’est l’exigence naturelle du remboursement de la dette et du légitime retour sur investissement attendu de tout placement qui dicte cet impératif. Cette logique systémique se transférant au niveau individuel, la compétition est le moteur de la performance attendue, qui n’est pas tant la cupidité pour avoir plus que la peur d'avoir moins. Peur de perdre son emploi, de ne pas avoir une couverture sociale et une retraite suffisantes, d’être exclu et marginalisé…

Le capital économique n’est pas le seul en jeu. Le capital social et culturel est tout aussi important, voire indispensable à la survie dans ce monde ultra-compétitif. Il faut toujours être à la page dans ses compétences, son savoir-faire, encore plus lorsque la technologie progresse à vitesse supersonique. Il faut rester dans le jeu, connaître les bonnes personnes, être impliqué dans différents projets et réseaux. Sans oublier la maintenance et l'optimisation du capital corporel, celui qui permet d’envoyer les bons signes à son environnement -  être en forme, mince, créatif, dynamique… -, les codes sociaux les ayant décrétés indispensables. Et comme le travail du corps et du mental nécessite une organisation du temps et une discipline strictes proportionnelles au temps qui passe, la technique là encore va en faciliter la mise en œuvre, en ouvrant les portes aux implants électroniques dans le corps, ces instruments de coaching de notre vitalité en temps réel et permanents ...

 

Privation de liberté et obsolescence

La logique de croissance et d’accélération permanente s’est emparée de notre esprit et de notre corps. Sous couvert de liberté dans l’expression de notre vie, dans quelque domaine que ce soit, nous nous sommes progressivement asservis et privés de liberté, en tout cas la part indispensable à notre réalisation souveraine dans la vie. Nous nous sommes désynchronisés du rythme de la vie, faite de cycles immuables pour produire à la perfection son œuvre, ce qui affecte aussi bien notre vécu individuel que le vécu collectif. Cette course effrénée ne pouvant connaître de pause, le mécanisme endiablé broie tout sur son passage, les esprits comme les corps. Nous avons l’illusion de la maîtriser tant que nous pouvons y répondre et dénier les incessants compromis que nous faisons à notre nature profonde. Jusqu’où ? Jusqu’à quand ?

Tous les jours, la vague des martyrs et des cassés de ce système ne cesse de monter, la fragmentation de leur corps comme de leur vie les laissant sur le côté de cette route sauvage. Ils s’étaient crus tout puissants, et à un moment la tête, le corps ou le système les a lâchés, obsolescence naturelle du robot biologique qui finit dévitalisé par l'absence de son essence naturelle. Ils avaient tout simplement oublié - mais la leur a-t-on enseignée ? -  la résonance de leur âme, ce mot pestiféré dans notre modernité techno-humanoïde. Celle qui trouve écho à nos sens pour générer volupté, sérénité, profondeur, émerveillement, tendresse. Celle qui illumine ou embue les yeux, et permet de ressentir son unité avec l’univers, de toucher du regard et du cœur les étoiles sur la grande fresque cosmique. Si mettre le monde à notre portée en quelques clics est la raison d’être de la modernité, l’aliénation est sa part d’ombre mortifère.

 

AUX Limites de l’adaptabilité

Le psychisme humain est grandement affecté, ce que les symptômes du "burn-out" sans cesse croissant ne cessent de démontrer à tous les étages de la pyramide. Bien que l’espèce humaine ait une grande capacité d’adaptation, la souffrance découlant de ce rythme contre-nature use progressivement nos réserves énergétiques jusqu’à l’effondrement. L’illusion est de penser que notre hygiène de vie, pour peu qu’elle soit de bonne facture, nous en préservera. La vitesse augmentera encore, et les changements arriveront toujours plus vite. Aussi la pente sera de plus en plus raide à gravir pour des organismes décorrélés de leur relation harmonieuse aux composants fondamentaux de la vie. Nous avons des limites physiques jusque dans nos fonctions cérébrales, et même si certains cherchent à les repousser par des transplantations de fonctionnalités à l’aide d’implants, nous touchons aux limites permettant une relation harmonieuse et nécessaire à la nature. La fusion du corps à la machine est un "vieux" rêve de certains transhumanistes, qui ne peut faire sens que dans un monde qui l’a justement perdu.

 

Perspectives bouchées

L’accélération de nos sociétés touche tout le monde, actifs comme inactifs, et bien entendu les enfants et adolescents en proie aux sollicitations virtuelles de leur équipement. C’est la culture même de la société qui est affectée, tant la contraction et la pression du temps se déclinent dans toutes ses couches, au détriment d’une relation plus authentique à soi-même et aux autres. Le monde est de ce fait devenu volatil, éphémère, flexible, précaire. Aussi la réponse que chacun apportera dans sa relation au temps conditionnera le futur et la nature de sa relation à la vie. Quel temps libre je m’accorde ? Pour en faire quoi ? Comment je le nourris ?

Soyons réaliste, la conciliation de l’indispensable décélération individuelle et de la croissance continue propre à l'ADN de nos sociétés modernes ne peut en l’état être résolue. Les exigences des politiques économiques, de transport, éducatives et sociales rendent impossibles une dimension temporelle autre dans leur orchestration. La prise de conscience est pourtant là de la plupart des décideurs quant aux aspects destructeurs et coûteux de l’actuelle course au temps. Mais les solutions pratiques manquent pour amorcer le rééquilibrage salutaire, et surtout repenser une société bonne pour les hommes et femmes qui y vivent et prospèrent. Chacun a dorénavant compris que la parole publique utopiste des discours enflammés de campagne s’arrêtait aux dures réalités du modèle en place, de ses fondements et fondations, qui ne peut sans effondrement être toiletté aux aspirations exprimées. Chacun – politiques, économistes, chefs d’entreprise, syndicats – sait dans son for intérieur que le système actuel est intenable, et qu’il ne peut que déboucher sur un séisme de profonde ampleur. Mais par défaut de solutions réalistes il n’y a pas d’autre issue que de continuer… jusqu'à l'inévitable crash que chacun espère éviter.

 

indispensable mise en résonance

Dans sa relation à la vie, l’homme est face à lui-même quant au choix qu'il fait de son mode. Qu’il croit ou non en l’existence d’un ordre et principe supérieur, il connaît instinctivement le caractère sacré de la vie, qui ne peut être sans le respect des conditions nécessaires qui y président. Il suffit qu’il observe la marche de la nature pour comprendre que tout repose sur des cycles alternatifs et complémentaires, le constant linéaire à sens unique n’existant pas. Si tout obéit à des cycles comme la saisonnalité, il ne peut en être autrement sur le plan de son fonctionnement biologique. Nous possédons dans cette relation naturelle à l’univers d’une jauge, notre résonance intérieure. Lorsque nous en sommes coupé, nous sommes alors inexorablement aspiré par l’extérieur qui nous emporte dans un tourbillon destructeur, car privé d'équilibre, son sens naturel.

Aussi l’importance que nous donnons à cet extérieur est déterminante pour notre relation harmonieuse ou non à la vie. S'il prend des formes auxquelles notre psychisme donne réalité exclusive - travail, argent, paraître, divertissements et mondanités … - nous oublions alors d’être, tout simplement, tenaillés entre la cupidité de l’avoir et la peur de sa perte, qui entraînerait déchéance et exclusion sociales. Notre cerveau reptilien, lié à la survie, prend le dessus, et nous cédons à un abandon alors délétère, notre déni d’humanité et d'unité avec l'univers, avec la vie. Cet abandon est tout simplement destructeur de sens, revenant à dire que la vie n’a aucun sens si ce n’est ce qu’en ont décidé le hasard de notre venue au monde et les artificiers à qui nous avons confié nos destinées. Nous aurons beau nous illusionner en nous achetant une bonne conscience réparatrice et les bonnes résolutions jamais suivies d'effet qui vont de pair, nous savons au fond de nous-même que nous refusons d’être dans toute notre grandeur, d’autres l’ayant confisquée à notre détriment.

Nous ne pourrons résoudre ce problème de notre relation au temps et de notre résonance à l'univers si nous ne nous y engageons individuellement en toute conscience, de manière résolue, et ensemble, par le lien renoué avec nos frères et sœurs d’humanité, allégé des artifices et gadgets techniques auxquels nous prêtons tant et qui nous conduisent à l’inéluctable, un désastre écologique, financier, politique et anthropologique.

 

Changement de rythme et de vécu commun

La solution à l'accélération destructrice du temps ne peut passer par un ralentissement des choses sur lesquelles nous n'avons pas prise, d'autant plus que l’évolution est la constante du fonctionnement de l'univers et de ses différents composants. Elle ne peut non plus découler d’une réforme structurelle d’ampleur, infaisable tant les intérêts en jeu et la croyance dans le progrès sont profondément ancrés. Elle est simplement liée à notre mode de relation au monde, ce qui suppose que pour devenir institutionnelle, elle doit d’abord se nourrir de notre vécu intérieur. Il se nomme l’état de pleine conscience, l’éveil de notre regard à la modernité qui, avant que de prendre ses différentes formes extérieures, traduit notre transformation intérieure à la réalité de la vie, celle que connaît notre âme, notre guidance intérieure. C’est en conciliant les deux au quotidien, dans la réalité du monde au sein duquel nous vivons, que nous pouvons contribuer au rééquilibrage de notre relation harmonieuse au temps. En faisant résonner les deux versants de notre rapport à la vie, intérieur et extérieur, nous permettrons son écoulement fluide et en récupérerons tous les bienfaits.

Les temps à venir seront décisifs. Les choix que nous sommes amenés à faire quant à la gouvernance de nos institutions contribueront on non à ce rééquilibrage. Le puissant sentiment d’aliénation politique actuel traduit l’impasse de nos systèmes démocratiques conçus comme sphères de résolution des conflits et de confrontation des intérêts. Ils doivent désormais traduire autrement leur promesse de résonance, de notre propre voix comme l’écoute de celle des autres. Elle seule permet la transformation et la sage évolution, par la création du commun et son partage.

 

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