Campagne présidentielle au XXI ° siècle, ou la décérébration techno-médiatique

Parmi les " grands candidats ", quatre garçons et une fille se disputent l’honneur de présider la neuvième puissance économique mondiale et d’incarner la onzième présidence de la cinquième République constitutionnelle française. Chose amusante, les quatre garçons ont un patronyme se terminant par " on ", comme si leur destin singulier portait déjà en lui la captation du " nous " populaire, la fille se voyant quant à elle dotée de l’héritage familial pour y prétendre.

Comme à l’accoutumée, la rencontre singulière d’un " sauveur " providentiel, mélange de père protecteur et de mère nourricière, avec le peuple de France est brandie, confirmant l'état d'infantilisation chronique de ce dernier. Et, à défaut depuis trois-cent-cinquante ans d’un prétendu adoubement céleste au prince gouvernant, la " démocrature " tricolore consacrera avec faste protocolaire la désignation du profane messie appelé à relever avec gravité et solennité les lourds défis posés par les dysfonctionnements de notre civilisation actuelle.

Il reviendra bien entendu au vainqueur de rassembler, lui ou elle qui aura farouchement clivé pour s’assurer le socle de base indispensable à la passation du premier tour, composé des purs et durs endoctrinés hystériques du militantisme dogmatique, idéologique, idéaliste sinon sectaire.

C’est donc une nouvelle fois à une élection biaisée et par défaut que le citoyen de nos temps dits modernes est appelé. Elle ne pourra que déboucher sur des frustrations et des déceptions. D'abord en raison des inévitables compromis d’alliances et de sensibilités nécessaires à la gouvernance collective. Ensuite des comportements pusillanimes car fatalistes de l'impétrant(e) une fois l'habit revêtu, tant le poison de la division et de la fracture sociale est inoculé dans les esprits. Enfin parce que cette tutelle incarnée est vidée de toute substance sacrée pour la conduite éclairée d'un projet collectif d'humanité.

Mais comme ce qui est pris n'est plus à prendre et vient récompenser le combat orgueilleux d'une vie pour la conquête du sommet, le sauveur et sa cour pourront continuer à danser et se régaler sous les ors élyséens et les lampions de la Lanterne, tout en se préservant d'afficher ce bling-bling tapageur qui n'est plus de mode...

En attendant le grand soir et la parade des festivités, la guignolade communicante destinée à tenir le pays en haleine bat son plein. L’intelligentsia médiatique et du prévisionnel sondagier ne manque pas de faire son beurre d’audience en entretenant et commentant le suspense découlant d'une nation déboussolée, quand les shows scénarisés à l'extrême font celui de l'intelligentsia du business événementiel. A leur menu désormais l’incontournable virtualité, des hologrammes comme des réseaux sociaux.

Bien que cette structuration de l’actualité politicienne soit construite sur le commentaire événementiel du néant, sur la petite phrase sortie ou non de son contexte, et sur les révélations d’égouts et de caniveaux, elle est célébrée comme la grand-messe illustrative de la glorieuse devise républicaine, ce qui laisse songeur quant au dévoiement des élites représentatives du logos proclamé. Il ne peut en découler que cette atmosphère poisseuse d’une société de la forme et de l’illusion en totale décomposition. De ce grand Barnum indigeste, de cette tartufferie délétère, de cette commedia dell’arte bouffonne et grotesque, découle cette énième pitoyable partie de bonneteau, voyant chaque camp par ses séides et thuriféraires désignés appeler à la responsabilité des consciences quant au choix décisif à opérer.

Pour quel résultat ? Le simple regard sur l’état des dépenses publiques, fruit de tous ces " responsables " qui se sont succédé aux " affaires " tout au long des décennies passées, directement ou dans l'opposition, en résume l’imposture. La France fait aujourd’hui partie des trois pays, avec la Grèce et le Portugal, qui relèvent encore de la procédure européenne de déficits excessifs et, compte-tenu des résultats de 2016, seules la France et la Grèce devraient être encore concernées en 2017… Comme l’indique le rapport Pébereau de 2017 sur l’état des dépenses publiques, sa situation nette s’est constamment et très significativement détériorée au cours des dix derniers exercices comptables, passant de – 593 Md€ en 2006 à -1 115 Md€ en 2015, la valeur des actifs de l’État ne tenant en outre pas compte des engagements hors bilan au titre des retraites des fonctionnaires, des salariés de la Poste et des ouvriers de l’État (plus de 1 700 Md€ en 2015), ni des engagements au titre de l’équilibre des régimes spéciaux (270 Md€). Soit près de 2 000 milliards d’euros " oubliés ". Et tout cela ne concerne que la dette au sens de Maastricht, non l’ensemble des engagements de l’État, les " hors bilans " auxquels s’ajoute la " garantie de bonne fin " donnée par l’État à des engagements financiers pris par des sociétés publiques, des collectivités locales… Imaginons ce qui en résulterait si nous avions appliqué le même zèle dépensier à nos affaires professionnelles ou privées.

 

A qui donc devons-nous ce bilan ? Sans aucun doute pour partie à ces apprentis sorciers de l'argent public qui y ont goulument participé, n’hésitant pourtant pas à mettre en avant leur expérience du pouvoir pour le rééquilibrer, comme à ceux qui sont restés cantonnés aux portes d’exercice de la gestion des comptes publics, et qui promettent une fois encore la mise en œuvre de nouvelles recettes miraculeuses pour la défense de l’intérêt particulier comme collectif.

Mais, avant tout, nous le devons à notre propre état d’inconscience, tant nous sommes devenus décervelé par le fonctionnement d’une société par écran interposé. Télévision, ordinateur, tablette ou smartphone … notre appétence à l’information, ou dénommée telle, accessible en tout lieu et par tout moyen, n'a cessé de nous éloigner de notre puissance intérieure première, l’esprit, source de discernement pour notre sagesse et par là-même pour notre bonheur.

Distillée désormais par frénésie compulsive, l’interface relationnelle et informationnelle basée sur la technologie et le contenu émotionnel a considérablement modifié nos perceptions. D’abord en augmentant notre attention visuelle sélective, au détriment d’une perspective large et dépassionnée. Ensuite en nous faisant perdre notre mémoire déclarative au profit de la mémoire transactive, celle du " lieu " de l’information et non de son contenu précis. Les tweets, textos et autres notifications électroniques en tout genre parasitent et conduisent à une forme de disponibilité permanente de l’individu, qui se traduit par une accélération, une fragmentation et une intensification de sa digestion informationnelle qui ne peut que l’égarer. Les écrans portent bien leur nom. Ils font écran à la conscience pleine de l’existence et, répondant à nos désirs immédiatement, nous font perdre la notion du temps nécessaire à la prise de recul, à l’introspection et au discernement. Ils sont le vecteur d’une forme d’immaturité collective, qui participent d’une manipulation orchestrée par nos soi-disant sauveurs institutionnels, même rejetés et discrédités.

Nous l’acceptons car les écrans sont ambivalents. Ils se révèlent être des outils d’une efficacité redoutable dans le fonctionnement sociétal, qu’il soit d’ordre privé comme professionnel, et ils constituent une source intarissable de divertissements faciles, cet hédonisme soi-disant libérateur répondant à nos pulsions enfantines d’évasion à bon compte. Ils conduisent de fait à la mort de la connaissance, autrement appelée culture, ce qui correspond parfaitement bien à une société de marchandisation des âmes, des esprits et des corps. L’immaturité et l’impulsivité dans ce " no limit " virtuel règnent désormais comme le nouvel art de vivre de notre grande et belle civilisation moderne.

Sans la culture, la connaissance des fondamentaux civilisationnels, l’homme est dépourvu du véritable sens de son histoire. Sans concentration et réflexion profondes, il retourne à une forme d’impulsivité et d’animalité redoutable, soit le néant existentiel, le vide sidéral. La société consumériste organise avec notre consentement anesthésié cette terrible régression individuelle comme collective, source d’une véritable violence tant elle est contraire à notre principe d'expansion continue. Lorsque la pensée est vide de l’essentiel, il ne reste ni conscience, ni compassion, ni empathie. Il reste un ego-mental vide, instable, insatisfait et tyrannique. Il n’est qu’à voir l’état de la planète et de l’humanité dans sa conscience actuelle pour comprendre ce que nos " sauveurs providentiels " ont produit avec notre lâche complicité.

L’erreur fondamentale de notre société moderne est d’être construite sur trois colonnes aux pieds d’argile - médias, publicité, technologie – qui se sont substitué au prétexte de faire son bonheur à l’individu dans sa relation authentique à lui-même et aux autres. Tout pourtant dans l’humain n’est qu’attention à ce qui nourrit la vie, soit l’amour de sa diversité sous quelques formes que ce soient. Ceci demande du temps : pour observer, écouter, accueillir, partager, donner et recevoir. Cette disponibilité à la richesse de la vie est la seule réalité tangible de notre vécu civilisationnel. Le reste n’est que l’orchestration de la pensée dans différents domaines d’expérimentation : économie, sciences, philosophie, religieux, technique … Lorsqu’une société construit une orthodoxie d’émancipation de l’homme par le culte du progrès technique et économique, elle se fourvoie et ne fait qu’asservir l’individu à un dogme non essentiel, fondamentalement antinomique avec les lois du vivant.

Lorsque la transmission de l’héritage culturel s’arrête dans les cœurs pour être prise en charge par la technologie aux seules fins du toujours plus économique, détruisant pas à pas les liens intergénérationnels et de proximité, qu’y a-t-il encore à transmettre finalement ? Nous allumons alors les écrans faute de ne plus savoir quoi faire d’autre, ceux-ci conduisant à faire disparaitre les liens humains et la transmission sous de simples apparences de réalités.

Nous sommes certes tous reliés technologiquement, mais avec de moins en moins d’amour et d’amitié qui ne se construisent qu’en situation de rencontres vivantes. L’instantanéité devenant la règle de vie, la quête compulsive de nouveaux plaisirs et désirs qui en découlent désorganisent les liens sociaux, les faisant disparaître dans la grande soupe du virtuel. Nos relations deviennent conditionnelles et mécaniques, filtrées par nos écrans. Sous couvert de nous rapprocher, les écrans nous ont éloignés les uns des autres, et plus encore de nous-même ainsi que du monde réel de la vie.

Aussi il n’est pas étonnant que cette virtualité technologique de la vie soit au service des élites politiques prétendantes à l’exercice du pouvoir suprême. Les techniques usitées sont de plus en plus sophistiquées pour manipuler les masses déjà conditionnées par un éducatif initial vidé de l'essentiel, l’hologramme sur scène comme l’orchestration de la mise en scène mystique devant les idolâtres agenouillés faisant leur entrée au catalogue du marketing des présidentielles 2017. Alors, pour quel illusionniste allons-nous voter cette fois en nos âme et conscience anesthésiées ?

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