Décryptage du jargon managérial

Le phraser de la vie d’entreprise apparaît pour grande partie déconnecté de la pratique oratoire de la vie courante, mélange d’anglicisme suggestif, de lyrisme hypnotique et de sabir ambivalent. Nicolas Boileau (poète, écrivain, 1636 – 1711) pourrait aisément brocarder à l’encan certains esprits pour leurs peu claires pensées, en leur suggérant que " Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ", ou encore que " Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. "

Si l’entreprise n’est bien sûr ni un lieu de poésie ni un refuge d’écrivains inspirés, elle ne gagne rien à manier un langage idéologique " techno verbeux ", qui à trop vouloir concilier vocabulaire managérial, intention cachée et incantation vibrante, entraîne confusion, incompréhension et affaiblissement de la pensée, carburant essentiel de la manifestation du génie humain. Entre langue de bois, langue diplomatique et langue artificielle qui n’engagent que ceux qui les croient, les explications du lent mais sûr décrochage des acteurs du terrain sont en partie trouvées. Cette déshumanisation du langage au profit du concret, du désincarné, du synthétique et du " packagé " conduit à ne plus toucher au cœur l’auditoire visé, et si le seul mental raisonné est visé, il ne faut s’étonner d’un résultat aux accents désenchantés.

Entre la description d’une vision se voulant sinon idyllique en tout cas idéale pour des raisons promotionnelles (les valeurs, l’importance des hommes, l’esprit d’équipe…) et la suggestion comme la déclamation du plan d’actions à même de produire les résultats escomptés, l’entreprise vit sur l’image d’un esprit de groupe très déconnecté de son vécu quotidien. Celui-ci mesure en temps réel l’écart entre le verbe et le vécu, très souvent aux écarts conséquents (tensions relationnelles, manque de moyens…), qui ne peut qu’entraîner un discrédit de l’intention initiale, aussi sincère pouvait-elle être par ses artificiers promoteurs, au rang desquels DIRCOM et DRH se partagent souvent la timbale.

D’aucuns y verront une posture assumée, afin de sacraliser ce qui appartient au haut de la pyramide, et qui ne peut être qu’imparfaitement compris par la piétaille d’exécution. Ceci offre l’apparent confort en cas d’échec de l’explication " Ils n’ont pas compris mon intention ", et surtout tactiquement d’ouvrir le champ de tous les possibles, dans leurs aspects positifs comme négatifs : la promotion des synergies masque les économies de postes, tout comme les plans de progrès des optimisations drastiques. Seul problème, c’est qu’une fois le décodage de l’ambiguïté fait à l’aune du constat, la parole est irrémédiablement désacralisée, même si elle n’éteint pas la tentation d’une logorrhée caractéristique de l’exercice du pouvoir.

Il est également étonnant que dans un pragmatisme d’entreprise revendiqué par ses promoteurs, la tentation d’édulcorer et de lisser finisse toujours par prendre le pas sur le parler vrai, considéré comme pouvant choquer des esprits insuffisamment matures et responsables à le recevoir. Piètre traduction de l’esprit d’équipe et du respect de l’humain tant déclamé dans les chartes d’entreprise… Comment s’étonner ensuite que ce déni de confiance se traduise par du désengagement et la propagation d’interprétations diverses de la parole reçue, destructrice du sens commun par les rumeurs et autres dénaturations.

On peut se gausser de l’inventivité sans limite de ce jargon s’il n’était aussi attentatoire à ce qui fonde la raison d’être première de l’entreprise, une communauté humaine engagée de façon responsable à la réalisation d’un intérêt partagé. Comment ce dernier peut produire au mieux ses effets quand l’association étroite de deux mots de sens contraire, autrement dit l’oxymore, est utilisée pour renforcer une idée, alors qu’elle ne peut dans l’inconscient des acteurs que participer de la confusion des esprits : développement durable, ressource humaine, économie virtuelle, gagnant-gagnant, union dans la diversité, changement dans la continuité… en sont des exemples. Confrontée à ses contradictions, l’entreprise finit par les absorber en les dissolvant dans ces figures de style se voulant élégantes, permettant de satisfaire tout le monde, et de noyer le poisson, de retarder la décision, d’éviter le moment de trancher. Confinant plutôt à l’escroquerie ou à l’inconséquence intellectuelle, ils ne font que révéler la schizophrénie d’une époque tiraillée entre l'envie de poursuivre la logique de l'économie triomphante et la prise de conscience du risque porté à la qualité de notre écosystème, même si ce genre de ruse sémantique a également des vertus diplomatiques et peut parfois permettre de faire bouger les lignes.

Autre technique, l’incantation sublimée, qui par son exagération grandiloquente, masque la culpabilité inavouée et confine à l’absurde, à la manipulation, à l’irresponsabilité : " L’homme doit être au centre de tout ", ou la difficulté de trancher et de concilier le client et le collaborateur ; " Tous manageurs ", ou le brouillage de l’autorité et de la hiérarchie ; " l’appel à des collaborateurs engagés ", ou le pendant du désengagement structurel nécessaire ; " Priorité au terrain ", ou le mythe de la vraie vie versus le paradis artificiel de la tour d’ivoire pour lequel on se bat ; " La quête de sens ", ou la cosmétique du vide existentiel ; " Bâtir une nouvelle culture ", ou le déni de la vraie culture censée rendre l’être humain vraiment libre…

La faillite de la parole managériale n’est ni plus le moins que l’expression de la faillite d’une pensée bâtie sur un vide existentiel profond, comparable aux boniments de la pensée politique partisane. La structure prenant le pas sur le cœur, ses théoriciens et propagandistes imaginent suffisant le verbe galvaniseur pour transcender la masse, tout en enferrant celle-ci dans un contrôle castrateur, de peur de ne pas en maîtriser le comportement. Pathétique paradoxe devenu exsangue, à bout de sa crédibilité, et qui finira par imploser lorsque le bas de bilan ne pourra plus en masquer le coût mortifère.

 

 

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