Le fonctionnement économique de la société contemporaine (2) Le libéralisme

Depuis la grande secousse des marchés financiers de 2008 et de ses conséquences, l’illusion d'un capitalisme en crise secourus par les États et les institutions internationales dédiées s'est gravée dans l'inconscient collectif par le truchement des médias inféodés et de leurs experts à la botte. Le temps de l'immoralité financière prédatrice serait terminé, pour un retour à un modèle plus équilibré, incluant davantage de social et de solidarité. Derrière les discours de façade se tient pourtant une toute autre réalité, celle de l’ultralibéralisme, doctrine fondamentaliste d’une cruelle évidence.

Elle est contenue dans l’œuvre de l'économiste états-unien Milton Friedman (1912/2006), Capitalisme et liberté, et qui a créée le courant des dévots dit " Ecole de Chicago ". Elle tient en quelques points clés, dont la traduction opérationnelle est particulièrement salée.

 

Fondements et méthode

Tout d'abord, il s’agit d’une idéologie qui prône la supériorité du capitalisme " pur ", l’obsession de la pureté animant tous les extrémistes de la planète. Il s’oppose au capitalisme " impur " prôné par l'économiste britannique John Maynard Keynes (1883/1946), lequel s’est compromis à corriger les excès du capitalisme par des mécanismes de redistribution. C’est le motif d’une guerre de religion qui prétend mettre un point final à l’Histoire.

Ensuite, il s'appuie sur le mécanisme de la " main invisible " qui doit apporter le maximum de bien être à tous, considéré comme infaillible car non humain. Or, s'il est mathématiquement démontrable à condition de faire l’hypothèse que les agents économiques sont des égoïstes rationnels et qu’ils disposent tous d’un niveau égal d’information, nous savons que ce n’est jamais le cas dans le monde réel. C’est bel et bien l’invocation de cette loi, d’apparence scientifique, qui permet d’organiser le pillage général au bénéfice exclusif de quelques uns, tout en prétendant agir pour le bien commun.

Enfin, pour s’exprimer pleinement, le marché a besoin d’un " laisser-faire " total. Ceci entend que le capitalisme ne peut atteindre son état de " pureté maximale " que lorsque l’État, acteur de la redistribution et de ce fait grand perturbateur des marchés, est réduit à néant. Ceci permet alors de brader les richesses des États au bénéfice de quelques intérêts privés, ou plus habilement de privatiser les bénéfices en socialisant les pertes.

C’est trois lubies constituent le bréviaire du croyant, tout particulièrement préparé sur les bancs des " grandes " écoles et universités éducatrices, le terme d'enseignement n'étant guère approprié.

Pour réduire les États à l’impuissance, quatre actions sont à mener :

- Libérer les marchés, autrement dit déréglementer (aucun contrôle des prix).

- Réduire les budgets sociaux, soit limiter la redistribution, habillé de manière culpabilisatrice par l'appel à faire un " effort de rigueur ".

- Privatiser les services de l’État, soit étendre l’emprise des marchés sur tous les aspects de la vie sociale.

- Ouvrir les frontières aux marchandises et aux capitaux, soit permettre aux multinationales de faire main basse sur toutes les richesses naturelles et humaines de la Planète.

Les préceptes sont à répéter à chaque instant, comme des mantras, et surtout à appliquer en chaque occasion, avec des effets lyriques vertueux quant aux bénéfices escomptés pour chaque individu. Pour faire passer la pilule aux quelques individus susceptibles de tiquer, deux gros mensonges sont prévus :

- La liberté des marchés est la condition nécessaire et suffisante à la liberté des hommes. Autrement dit, la démocratie accompagne toujours le McDonald et le Coca Cola de la nutrition...

- La souffrance économique est une épreuve de courte durée, car la prospérité des plus riches finira par retomber en pluie fine sur les plus pauvres. C'est la fameuse " percolation ", dont il n’y a pas un seul exemple dans l’histoire, et qui est l’équivalent de la promesse du paradis pour les martyrs de la foi religieuse. L'ISF peut ainsi, entre autres, passer à la trappe, en tout cas pour partie.

Si en plus la période des cataclysmes, des calamités naturelles ou provoquées est au rendez-vous, la démocratie peut être neutralisée, l’état de choc servant à faire passer les réformes le plus rapidement possible. " Le mal doit se faire tout d’une fois : comme on a moins le temps d’y goûter, il offensera moins. " disait Machiavel...

 

Les leçons de l'histoire

En évitant de tomber dans le piège du complot orchestré par une clique d’acteurs supérieurement intelligents et organisés,   nous pouvons dire que l’ultralibéralisme a conquis mécaniquement le monde. 

De 1929 jusqu’aux années 1970, il n’a guère fait parlé de lui, plutôt considéré comme une curiosité par les économistes sérieux. Simplement il attendait son heure avec la patience d’un virus embusqué au sein d'un organisme sain qui côtoie chaque jour des milliards de microbes sans en être aucunement affecté. Il suffit toutefois d’une baisse de ses défenses - accident, brûlure grave- pour qu’il soit terrassé par une septicémie. Ainsi il suffit qu’une société soit gravement perturbée - crise économique, catastrophe naturelle, guerre - pour que l’ultralibéralisme sorte de son trou. Quand les gens sont déboussolés, ils sont prêts à suivre celui qui a l’air de savoir où il va. Et les charismatiques prêcheurs du libre marché ont toujours l’air de savoir où ils vont.

La force de l’ultralibéralisme tient à l’alliance de la doctrine la plus rigide - apparemment de bon sens - avec la pratique la plus opportuniste. C'est ainsi qu'une doctrine rigide, au point d’être inapplicable dans la pratique, a l’énorme avantage de ne pouvoir être contredite par les faits, mais surtout de ne pouvoir jamais entraver l’action. Impraticable car irréaliste, elle devient compatible avec toute initiative de circonstance. Elle donne juste une vague orientation générale et laisse concrètement le champs libre aux improvisations. C’est le triomphe du pragmatisme. C’est la raison pour laquelle elle séduit tant les opportunistes parmi lesquels elle recrute une armée de serviteurs zélés.

L’opportunisme, qui ne s’embarrasse d’aucun scrupule, et qui ne doit rendre des comptes qu’à une doctrine bien peu contraignante pour les faux dévots qui savent l’interpréter, est d’une efficacité tactique redoutable. L’hypocrisie est prônée comme la principale vertu, garante d’efficacité opérationnelle. C’est l’écart entre la théorie et la pratique qui permet aux virtuoses du système de pratiquer exactement le contraire de ce qu’ils recommandent : s’en mettre plein les poches au cours de monopoles bien verrouillés, tout en prônant la concurrence maximale pour les autres. Le libéralisme " corporatiste ", c’est à dire au service d’une oligarchie, recouvre un pillage obstiné et brutal.

Tirer toujours dans le même sens, même de façon aveugle, finit à la longue par produire de grands effets. Instruit par ses premiers succès, Milton Friedman écrit en 1982 : " Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées en vigueur dans le contexte. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que le politiquement impossible devienne politiquement inévitable ".

L’ultralibéralisme ne tire pas sa résilience du seul fait qu’une idée simple ne peut pas disparaître, ni sa force du seul fait qu’il s’appuie sur le ressort humain le plus largement partagé : l’égoïsme. C’est plus pernicieux : une fois lâché, le monstre s’alimente des désastres inexorables qu’il provoque.

C'est pourquoi il ne faut pas se réjouir de ses échecs, notamment de la crise actuelle : il ne pourra qu'en sortir renforcé...

 

Cas d'application

Quelques exemples significatifs démontrent la force du poison.

 

Le Chili de Pinochet (1973)

Les États-Unis ne supportant pas le socialisme pacifique du Président chilien Salvador Allende (1908/1973 - photo 1) qui nuisait aux intérêts de ses entreprises - notamment le géant des télécoms ITT -, et pouvait intoxiquer d'autres pays sud-américains, la CIA privilégia comme réponse un coup d’État et l'instauration d'une dictature pour imposer un système aussi impopulaire que l’ultralibéralisme.

Par le système de terreur mis en œuvre par le général Augusto Pinochet (photo 2), qui lança l’armée contre la classe moyenne, le terrain pour une expérience d’ultralibéralisme en vraie grandeur fut établi : contrôle des prix supprimé, nombre d’entreprises privatisées, dépenses (sauf militaires) diminuées. Le résultat fut une inflation record du monde, l’explosion du chômage, et l’omniprésence de la faim. Même les capitalistes locaux regrettaient Allende...

Milton Friedman appelé en secours diagnostiqua que la réforme n’avait pas été assez radicale, et qu’il fallait appliquer sa méthode avec davantage de rigueur encore. Au final le pays fut plongé dans une profonde récession et n’évita la faillite que grâce à la compagnie minière (restée nationalisée) qui générait 85% des revenus d’exportation. Pinochet ne sortit le pays de la crise à la fin de son règne qu’en virant ses économistes les plus extrémistes, et en appliquant des mesures proches de celles mises en place par Allende, la démocratie en moins. S'il y a eu un " miracle économique ", le Chili s’était hissé au huitième rang des pays les plus inégalitaires du monde... Ce pays n’a jamais été le laboratoire du capitalisme pur vanté par ses chantres. Il a été mis en coupe réglée par un corporatisme alliant l’État policier et quelques grandes entreprises livrant une guerre sans merci aux travailleurs afin de s’arroger le maximum de richesse. Le but n’était pas de redresser l’économie, mais bien de la piller.

Bien entendu Milton Friedman nia toute implication dans les horreurs chiliennes : il n’avait fait que prodiguer des " conseils techniques ". Il est évidemment impossible de prouver qu’on a eu tort ou raison en matière d’expérience économique en vrai grandeur, seule les arguments d’autorité ont cours (de part et d’autre) puisqu’il est impossible de recommencer différemment l’expérience. Il n’y a que l’accumulation de résultats stupéfiants qui vaut démonstration.

 

Les disparus d’Argentine (1976)

Comme le Chili, le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine faisaient naguère office de vitrine d’un développement local qui s’inspirait davantage de Keynes que de Marx, la lutte contre le communisme n’étant qu’un prétexte. Les généraux argentins qui destituèrent Isabel Martínez de Perón (photo 1) en 1976 s’inspirèrent largement des méthodes de Pinochet : suppression du contrôle des prix alimentaires, braderie des sociétés d’État aux multinationales. Par contre, pour éviter la mauvaise publicité de méthodes trop brutales - qui finissent par inquiéter les investisseurs étrangers -, ils s’arrangèrent pour terroriser la population sans laisser de trace, d’où les 30.000 disparitions *. Le résultat fut que les salaires diminuèrent de 40%, que le pays recommença à montrer des signes de sous-développement, et que la croissance la plus spectaculaire fut celle des bidonvilles.

De son côté Margaret Thatcher (photo 2), grande admiratrice de Pinochet, qui se désespérait de pouvoir appliquer le remède de cheval de " l’école de Chicago " en Angleterre, et assurée de perdre les élections (au bout de trois ans, l’inflation et le chômage avaient doublé), trouva l'occasion inespérée pour planter son drapeau sur un îlot désertique. Dopée par la victoire des Malouines, la " dame de fer " eut les coudées franches pour mener dans la foulée sa contre-révolution, et lança la violence d’État contre les mineurs en grève, ce coriace ennemi intérieur tout aussi dangereux pour la liberté disait-elle.

Preuve était faite que la révolution ultralibérale était possible dans une démocratie avancée : il suffit d’exploiter habilement toute crise qui se présente.

* Si les opinions occidentales sont devenues extrêmement vigilantes au sujet des violations des droits de l’homme, elles n’ont jamais fait le rapprochement avec les " thérapies de choc " économiques qui les motivaient.

 

Le naufrage de Solidarnosc

Lors de son congrès en septembre 1981, le grand syndicat polonais se transforma en mouvement révolutionnaire et inscrivit à son programme l’intention de transformer les sociétés d’État géantes en coopératives démocratiques de travailleurs. La loi martiale fut déclarée et les tanks prirent position autour des usines pour geler la situation. En 1988, Gorbachev au pouvoir à Moscou autorisa des élections où Solidarnosc (solidarité en polonais) s’imposa. Mais l’économie était au plus mal avec une dette de 40 milliards de $ et une inflation de 600%.

Pour éviter l’effondrement total et la famine, on dut faire appel au FMI, lequel était sous la coupe de l'école de Chicago. Plutôt que d’encourager une mutation en douceur derrière le rideau de fer, celui-ci vit une occasion d’appliquer sa thérapie de choc et fit pourrir la situation pour contraindre la Pologne à passer directement à l’ultralibéralisme. Le prêt octroyé, 119 millions de $, n’était qu’une aumône indécente. Sous la férule d'un conseiller expert dédié, les mines, les chantiers navals et les usines d’État furent vendus au privé. Adieu les coopératives démocratiques. Comme le mur de Berlin tomba en 1989, c’est toute l’Europe de l’Est qui fut prise dans un tourbillon.

Solidarnosc, ayant présidé à la mise en place d’un état de précarité permanent (20% de chômage), essuya en 1993 une sérieuse déroute électorale.

 

Le massacre de la Place Tienanmen

En Chine, en 1989, le gouvernement voulait déréglementer les salaires et les prix, tout en interdisant les libertés civiles. Les manifestant voulaient exactement le contraire, c’est à dire la démocratie, mais refusait également le capitalisme déréglementé, ce que les médias occidentaux se gardèrent de souligner (on ne pouvait démontrer avec plus d’éclat que la liberté des prix et la liberté des peuples peuvent être séparés). Le dirigeant du parti communiste d'alors Deng Xiao Ping (1904/1997) invita Milton Friedman comme conseiller, celui-ci lui montrant Hong Kong comme exemple de pays plus libre que les États-Unis - malgré l’absence de démocratie - puisque le gouvernement y jouait un rôle moins grand dans l’économie. Le Politburo reçu le message 5 sur 5. Les anciens dirigeants communistes pouvaient rester en place, et imposer la liberté des marchés grâce à un contrôle autoritaire comme l’avait fait Pinochet au Chili. Les forces de répression furent considérablement renforcées, et les travailleurs durent renoncer à bon nombre d’avantages et à la sécurité de l’emploi pour qu’une minorité soit libre d’engranger des profits mirobolants. Environ 2.900 descendants du Parti se partageaient une fortune estimée à 260 milliards de $. Ainsi le bastion du communisme devient l’atelier de misère le plus rentable du monde.

 

Comment la Russie fut bradée aux oligarques

Lors du G7 de 1991, le dirigeant russe Mikhaïl Gorbatchev (photo 1) est bien étonné d’apprendre que la communauté internationale ne le soutient pas dans son action de transformation de la société russe vers une sociale-démocratie à la scandinave, en une dizaine d’années, et qu’on allait lui couper les crédits s’il ne mettait pas immédiatement en œuvre une thérapie de choc sous la houlette du FMI. Il fallait donc mettre un frein au processus démocratique engagé.

Boris Eltsine (1931/2007 - photo 2), héros populiste de la défense du Parlement face à une attaque de la vieille garde communiste, bien disposé à jouer le Pinochet russe, prend le pouvoir. Il y a deux façon de briser une économie centralisée : soit la façon démocratique, plus longue, soit le partage des morceaux entre les apparatchiks, plus expéditive. Boris Eltsine préfère la seconde. Les institutions chargées du maintient de l’ordre furent renforcées et un cabinet secret, soutenu techniquement par les " Chicago Boys ", pris les réformes en main. Comme les polonais, les russes auraient préféré privatiser via des coopératives de travailleurs, mais ils furent pris par surprise lors d’une " attaque éclair " lancée pendant la conjoncture favorable créée par la transition. A nouveau s'établit le même scénario de la thérapie de choc. La consommation du russe moyen ayant baissé dans la foulée de 40% par rapport à 1991, le parlement qui fait écho au mécontentement populaire entre en conflit avec Eltsine. Le  Pinochet russe lance alors en 1993 les chars contre l’immeuble du Parlement qu’il avait défendu deux ans plus tôt. Le programme peut commencer : suppression du contrôle des prix alimentaires, colossales réductions budgétaires, accélération des privatisations. Les Russes n’arrivent pas à suivre. En contradiction avec les préconisations de l’école de Chicago, Eltsine n’autorise pas les étrangers à faire l’acquisition d’actifs russes. Le groupe des oligarques sort alors de l’ombre. La Russie qui ne comptait aucun millionnaire compte 17 milliardaires en 2003...

Sa popularité étant tombée en dessous de 10%, le président russe a besoin d’une bonne petite guerre. Il trouve un bon prétexte avec la république sécessionniste tchétchène. Une fois débarrassé de la menace d’un changement de gouvernement, les Chicago Boys s’attaquent aux gros morceaux. Par exemple, la société pétrolière Youkos, qui contrôle plus de pétrole que le Koweït, et génère plus de 3 milliard de $ par an, fut vendue seulement 300 millions de $ (moins de 1% de sa valeur). Non seulement les richesses de la Russie furent bradées, mais acquises à l’aide de fond publics détournés par des ministres d’Eltsine. Il n'est pas beau le libéralisme...

 

L’économie confisquée en Afrique du sud

Les grandes lignes du programme économique de l’African National Congress (ANC), parti politique, étaient : " Nous encourageons l’habilitation économique des Noirs, et celle-ci passe inévitablement par l’appropriation de certains secteurs de l’économie par l’État ". A la fin de l’apartheid en 1992, l’ANC doit apprendre à gouverner. Dans la fièvre de la libération, l’attention se focalise sur les aspects politiques et, pour arracher des avantages hautement symboliques, des concessions sont faites à l’ancien pouvoir blanc. Les décisions économiques sont confiées à des experts "techniques " prétendument impartiaux du FMI, de la banque mondiale et du GATT. Faute de compétences dans le domaine économique, l’ANC passe à côté des véritables enjeux et se ligote dans un filet invisible (équivalent des notes de bas de page en caractères illisibles de nos contrats d’assurance). C'est ainsi que l’essentiel des ressources reste aux mains des anciens propriétaires, et que le nouveau pouvoir hérite des dettes de l ‘ancien. Le nouvel État doit même payer des retraites d’aubaine aux fonctionnaires de l’ancienne administration. Quand il ouvre les yeux sur la dure réalité, c’est trop tard. Résultat : depuis 1990, date de la libération de Nelson Mandela (Cf. photo), l’espérance de vie a diminué de 13 ans, et le taux de chômage des noirs est passé de 23% à 48%.

 

Crise de la dette asiatique (1997-1998)

Le succès des " tigres " économiques de l’Asie faisait rêver tous les investisseurs de la planète. Des masses énormes de capitaux étrangers tombaient sur ces pays comme des nuées de sauterelles. Comme toujours dans les bulles spéculatives, il suffit d’une rumeur - que la Thaïlande ne pouvait plus soutenir sa devise - pour que la panique s’enfle et que les capitaux mondialisés s’envolent. La crainte irrationnelle auto-entretenue est devenue une réalité et les pays furent ruinés en un rien de temps.

En pareilles circonstances, les organismes comme le FMI (dont c’est la mission) doivent octroyer des prêts décisifs pour convaincre les spéculateurs à la baisse que l’économie ne sera pas abandonnée. Or Wall Street s’y opposa et l’octogénaire Milton Friedman – encore lui – déclara qu’il fallait " laisser couler " car le marché se rétablirait tout seul.

En vérité, ces tigres asiatiques ne plaisaient guère aux puristes du libre échange, car ils interdisaient l’achat d’entreprises par des étrangers et gardaient des secteurs stratégiques, comme l’énergie ou les transports, dans le giron de l’État. L’occasion était trop belle d’éliminer ces barrières commerciales. La région vidée de ses devises n’aurait d’autre ressource que de mettre ses joyaux en vente et la plus grande braderie de tous les temps allait démontrer aux incrédules qu’il ne peut exister de troisième voie entre l’étatisme socialiste et le capitalisme à la mode de l’école de Chicago. Le FMI, se voyant en chirurgien de champ de bataille, assortit ses prêts de conditions cruelles et destructrices. On estime à 24 millions le nombre d’emplois perdus.

 

Le choc du 11 septembre 2001

En visite sur Ground Zero, George Walker Bush rendit hommage au dévouement des fonctionnaires et dans les mois suivants annonça la création d’un ambitieux programme public. Mais le choc ne l’avait pas converti au keynésianisme : il s’agissait d’investir des sommes colossales pour soutenir l ‘économie, mais elles ne profiteraient qu’au corporatisme. Une fois de plus il fallait profiter de l’état de choc pour avancer les pions de l’ultralibéralisme conformément à la méthode Friedman. La première étape consista à renforcer au delà de toute mesure les pouvoirs de l’exécutif dans les domaines de la police, de la surveillance, de la détention et de la guerre.

Puis ce fut le choc économique, le véritable objectif. Au lieu de brader les sociétés d’État existantes, comme dans les années 90, on créa de toute pièce un nouveau business, celui de la sécurité et de l’anti-terrorisme. C’était le triomphe de la contre révolution : après avoir grignoté les appendices de l’État depuis 30 ans, on allait pouvoir en dévorer le cœur. L’élan patriotique permis de passer outre à tout débat public. En 2003 , l’Administration Bush affecta 327 milliards de $ à des entreprises privées. L’industrie de la sécurité privée connaît un boum encore plus fulgurant qu’avait été celui de l’Internet avant 2001. Le capitalisme de choc était né.

 

Iraq : la guerre privatisée

Cette guerre à but commercial a été lancée en 2003 comme un nouveau produit par une intense campagne planétaire de publicité : il faut protéger le monde contre les armes de destruction massive. L'objectif était de transformer un État arabe riche en pétrole en un " État modèle ", c’est à dire en une grande expérience d’ultralibéralisme, comme l’avait été le Chili pour servir de modèle à tout un continent. Si pour Winston Churchill " La guerre est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux militaires ", la vision de Bush est qu’elle doit être confiée à l’entreprise privée. L’État, réduit à une coquille vide, n’est plus que le pipeline qui transvase directement l’argent de la poche des contribuables dans celle des compagnies, lesquelles sont choisies en fonction de leur liens étroits avec les membres du gouvernement (lesquels ne sont plus tenus de se défaire de leurs intérêts privés pour éviter les conflits d’intérêt, comme c’était la règle autrefois). Ainsi les profiteurs de la guerre - sociétés Blackwater, Halliburton, Betchel, Carlyle.. - n’ont plus besoin de faire le siège du gouvernement : ils sont le gouvernement. Il n’y a même pas d’appels d’offres, incompatibles avec la situation d’urgence, les contrats stipulant simplement que les compagnies seront remboursées des frais engagés dans la guerre, plus un certain pourcentage de bénéfice.

Une des actions les plus significative dans l’Irak vaincu consista à brader aux enchères à des compagnies étrangères les 200 sociétés d’État déclarées improductives , et de remplacer toutes les productions locales par des importations. L’autorité d’occupation fit main basse sur les revenus de la société pétrolière nationale. Le taux de chômage, qui est la meilleure signature de l’école de Chicago, est monté à 67%. Puis la " reconstruction ", sorte d’anti-plan Marshall, ne fit appel à aucune ressource locale. L’Administration d’occupation, appliquant le principe de Bush (si une tâche peut être accomplie par le secteur privé, il faut la lui confier) ne comportait que 1.500 personnes alors que la société Halliburton en employait à elle seule 50.000 dans la région. Les Irakiens, dont 655.000 furent victimes de la guerre, comprirent que la " reconstruction " était une forme inédite de razzia et eurent du mal à comprendre que l’intention était de leur offrir l’occasion de bâtir une démocratie moderne. Un demi million de fonctionnaires furent licenciés, parmi eux 400.000 militaires qui n’avaient guère d’autre perspective d’avenir que de se joindre à la rébellion.

L’impunité dont les entreprises de " reconstruction " étaient assurées car assujetties à aucune loi locale ou américaine engendra une cascade de fraudes qui engouffra les pétrodollars irakien aussi vite que les dollars du contribuable américain. L’échec catastrophique de la reconstruction n’eut plus qu’à être imputé aux conflits sectaires locaux, et non à la rigidité doctrinale des utopistes de Chicago. Le capitalisme de choc profita du chaos culminant en 2007 pour faire voter par le parlement irakien une loi afin de soustraire du champ d’action démocratique les décisions relatives aux réserves pétrolières. Le but de guerre atteint, on parla d’un possible retrait.

A mesure que la guerre se prolongeait, elle n’était plus qu’une entreprise à but lucratif. Les contrats de la seule entreprise Halliburton représente presque 4 fois le budget de l’ONU pour maintenir la paix dans le monde...

 

La manne des catastrophes naturelles

La vague - tsunami de 2004 - qui fit dans le sud-est asiatique 250 000 victimes et 2,5 millions de sans-abri suscita un élan de générosité sans précédent. La " reconstruction" devint une affaire sérieuse. Au Sri Lanka par exemple, des centaines de milliers de petits pêcheurs seront interdits de revenir sur le littoral " trop dangereux ", ceci afin que des investisseurs étrangers puissent mettre en chantier de vastes complexes balnéaires sur ces sites idylliques. Les méga-désastres sont la source de méga-profits.

Quant au grand nettoyage opéré suite au passage de l'ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005, il a révélé l’incurie de l’Administration Bush, qui avait laissé les digues se dégrader, puis qui a étalé au grand jour son inefficacité dans le secours aux sinistrés. Elle trouva en fait son " bénéfice " dans le nettoyage des logements sociaux, l’incroyable incompétence n’étant qu’une ruse pour profiter d’une si belle occasion (100 milliards de $ de fonds publics ont été débloqués). Qui plus est, la plupart des écoles étant en ruine au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient, ceux-ci furent éparpillés aux quatre coins du pays, l’occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation...

Au lieu de reconstruire les écoles furent distribués des " bons d’études " qui tombèrent directement dans les caisses d’écoles privées (à but lucratif mais subventionnées par l’État...). Dix-neuf mois après l’inondation, alors que la plupart des pauvres étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques avaient été remplacées par des écoles privées. Seules 4 écoles sur 123 subsistent encore, 4.700 instituteurs ayant été licenciés. Quand le prédateur a faim, rien ne l'arrête...

 

Israël : la sécurité compte plus que la paix

Alors que la lutte contre le terrorisme devient la grande affaire du XXIe siècle, l’expérience d’Israël en la matière est considéré comme un atout de premier plan. Son industrie de la sécurité intérieure est ainsi devenue une spécialité locale de réputation internationale. La haute technologie, axée en grande partie sur la sécurité, compte aujourd’hui pour 60% des exportations. Comme la paix nuirait gravement au commerce de la sécurité, on comprend pourquoi les colombes de la paix sont bâillonnées...

Les bouleversements en Russie ayant provoqué une vague d’immigration, celle-ci a rendu la main-d’œuvre palestinienne superflue. On peut donc boucler les territoires (ce ne sont plus les riches qui se barricadent derrière de hauts murs, ce sont les pauvres qu’on enferme). Comme l’ultralibéralisme fait naître des mégapoles de misère partout dans le monde, la barrière de sécurité devient ainsi le marché de l’avenir.

Nous sommes loin du rêve d’une planète ouverte, où l’absence de frontières serait la clé d’une prospérité sans limite. Il s'agit plutôt d'un cauchemar, qui voit les citoyens ordinaires, abandonnés par leurs États impuissants, croupir dans des cloaques immondes, où des maladies jadis vaincues provoquent des hécatombes sous les caméras de surveillance. Et pendant ce temps, les demi-dieux de l’État corporatiste s’échappent en hélicoptère vers leurs luxueux havres de paix ...

 

Article tiré de cet ouvrage
Article tiré de cet ouvrage

Vous avez aimé cet article ?
Alors partagez-le avec vos connaissances en cliquant sur le bouton.