Manager par les valeurs, ou l’illusion de la " bien-pensance " en entreprise

En ces temps particulièrement troublés sur les terrains politique, économique et social, l’appel à la mobilisation citoyenne passe par l’agitation et l’incantation de valeurs à connotation patriotique censées participer de la prise de conscience comme des comportements attendus par ceux et celles qui les brandissent. Les penseurs des cabinets ministériels comme de conseil s’en régalent, tout comme les DirCom, DRH et autres théoriciens du beau discours à usage du dirigeant régalien. Pour quelle crédibilité ?

Entre culture d’entreprise, principes de management et valeurs, le flou est plus qu’artistique sur ce qui les spécifie dans la quête du résultat attendu auprès de ceux et celles à qui ils s’adressent. D’aucuns les qualifient de platitudes, mots d’ordre et slogans, tartufferies sémantiques, propagande, idéologie, manipulation, atteinte à la conscience et à la liberté individuelle, non sans pertinence et raison. Car la distance est forte entre le monde idéal et rêvé qu’elles brossent et la réalité perçue car vécue par les acteurs de l’entreprise, parfois porteuse de souffrance. D’où un discrédit à l’égard de cette forme de cynisme de langage, suscitant au mieux indifférence, au pire défiance à défaut de comportements effectifs.

On trouve à leur palmarès l’innovation, avec son pendant moins proclamé de règles et de procédures ; l’esprit d’équipe, qui sous-tend la coopération et sa réalité d’un vécu plus proche de la confrontation (à laquelle bien sûr l’équipe dirigeante échappe dans son propre mode de fonctionnement…) ; l’engagement, sous-tendant de tout donner tout en acceptant que le marché comme le mode de fonctionnement de l’organisation ne récompensent pas dans les faits le surcroît d’ardeur donnée ; le respect, à concilier subtilement avec la conflictualité des relations interpersonnelles et les modes d’évaluation individualisés ; et bien sûr le travail, fourre-tout culpabilisant pour ceux qui n’en ont pas ou plus, et aliénant pour ceux qui le subissent à leur détriment ou qui s’y adonnent éperdument sans en avoir compris l’essence profonde *.

* Le travail n'est ni une valeur économique ni morale. Il est en revanche porteur de valeurs, comme l'amour du travail bien fait. Il permet à ses talents et habiletés de s’exprimer dans la joie et le plaisir, contribuant à son bien-être. Aussi aimer son travail lui confère de la valeur, d’autant plus s’il est synonyme de progrès personnel et collectif.

La machine à broyer l'humain

Ils le jureront presque toutes et tous à l'unisson, la main sur le cœur : nous exerçons ce beau métier pour être au service de l'humain, permettre à ce qu'il y a de meilleur en chacun de s'exprimer, et assurer que le collectif joue sa partition à même de faire gagner l'entreprise, ce pourtant monstre froid autonome. Maintenant, si le contexte économique et la performance de la concurrence le nécessitent, alors pas d'état d'âme, car c'est malheureusement l'autre pendant du job ...

Autrement dit, voici servi la bouche en cœur l'argument type de la fausse science managériale, reposant sur un processus d'individuation non réalisé qui conduit ces " responsables " illusionnés à jouer la partition de leur vie alternativement en mode sauveur, bourreau et de ce fait victime, tant de leur propre aveuglement que de leur peur profonde à se regarder au fond du miroir, nonobstant les quelques serial prédateurs qui jouissent véritablement du management brutal voulu par leur direction. Il faut bien vivre n'est-ce pas ? Et puis, l'être humain n'est-il pas confronté depuis la nuit des temps à ces paradoxes dans sa relation au vivant ? Enfin, si ce n'est pas moi, quelqu'un d'autre fera le (sale) boulot. Alors un mouchoir peut être posé sur la pudibonderie et le romantisme qui, s'ils flattent les élans vertueux des poètes humanistes, n'ont pas leur place dans la " vraie " vie.

Pourtant, ces êtres dits humains qui n'ont à la bouche que chartes des valeurs et autres outils incantatoires de la noblesse de l'homme au travail, gagneraient pour leur propre réalisation existentielle à conscientiser ce qu'ils et elles sont en l'état, ni plus ni moins que le bras armé de directions aux méthodes effroyables, acceptant non sans satisfaction malsaine que leur égo-mental dévoyé décline le lexique guerrier de l'anglicisme à la mode de leur métier : " Business partner ", " Talent acquisition ", " Consulting ", " Compliance " ... Il masque la nature mortifère de leur job, le jugement et la condamnation d'autrui par le licenciement, autrement dit la mort symbolique de son frère ou sœur d'humanité. Excès de sensiblerie ? Simple réalité clinique, froide et chirurgicale, que l'on évite de regarder ostensiblement en face lorsqu'on vit en mode robot biologique, non en être humain.

Si certain(e)s hier loués et cités comme admissibles au palmarès de la profession (le pitoyable Oscar ou César annuel de la profession) sont désormais cloués en place publique (ainsi l'ex DRH " génocidaire " du France Télécoms de l'époque *), toutes et tous mériteraient de voir braquer sur leur âme éteinte les stigmates du sacrifice auquel il consente de mille et une manières, de mille et une lâchetés, de mille et une hypocrisies. Une fois le vernis de leur langage formaté tombé, il consiste à faire travailler les salariés ou collaborateurs dans la peur, en les pressant comme des citrons, avant une fois donné tout ce qu'on voulait d'eux de les jeter. Cerise sur ce gâteau indigeste, ce n'est pas l'entreprise qui paye les conséquences d'un tel management, mais Pôle Emploi, en versant des allocations chômage. Et quand c'est allé vraiment loin question brutalité, la Sécurité sociale est mise à contribution ... On appelle ceci dans le jargon une " externalité négative ", soit faire payer à autrui les problèmes que l'on a créés. Si les entreprises devaient endosser le coût de leurs actions, se débarrasser des gens deviendrait nettement moins rentable.

Dans les petites astuces dont beaucoup se vantent non sans grossière fierté, l'argent versé par Pôle Emploi et la Sécu est " intégré " au budget de l'entreprise, la négociation de départ incluant les allocations chômage au " package " promis au salarié. Ultime vice, une transaction est donnée en échange de sa confidentialité et sa renonciation à poursuivre l'entreprise, sous peine de devoir rendre l'argent. Ou comment faire accepter l'inacceptable par la pression et le chantage. Beau métier n'est-ce pas que de s'occuper de l'humain et de parader auprès de son entourage avec cette casquette du bon samaritain, puisque c'est bien connu, le salaud c'est toujours l'autre ...

* Le procès de l'ancienne équipe dirigeante de la personne morale France Télécom, devenue Orange, pour une vaste politique appelée " le crash programm " visant à "déstabiliser les salariés " et à ce titre constitutive de harcèlement moral, se tiendra devant le tribunal correctionnel de Paris, conformément aux réquisitions du parquet de Paris selon son ordonnance de juin 2018. Elle avait entraîné de nombreux suicides en 2008 et 2009, devenant symbole de la souffrance au travail par les " incitations répétées au départ ", mobilités " forcées ", missions " dévalorisantes ", " isolement " ...  soit des pratiques " répétées " ayant forgé " une politique d’entreprise visant à déstabiliser les salariés " et " à créer un climat professionnel anxiogène ".

Cf. Didier Bille " DRH La Machine à broyer " Éditions du Cherche-Midi.

Les valeurs relèvent plutôt du masque entretenu dans un lieu d’expression devenu désenchanté pour nombre de personnes en quête de réalisation de leur vie. À chercher à donner du sens là où ontologiquement il ne peut être pour l’homme, les communicants d’entreprises finissent par creuser le décrochage irrésistible avec des équipiers convaincus intérieurement qu’ils ne pourront jamais y trouver leur véritable salut. Pour quelques-uns qui s’illusionnent encore sur la noblesse, l’altruisme et la dynamique de réalisation dans le travail, une majorité comprend que si ce dernier peut participer de la réussite d’une vie, le véritable accomplissement est tout autre. Aussi ce cautère sur une langue de bois n’est qu’une piteuse litanie de recherche d’adhésion à ce que la structure, quelles que soient les intentions sincères de ses serviteurs titrés, ne pourra jamais garantir, tout particulièrement dans la durée, à la diversité des singularités biologiques qui la composent. L’illusion d’un langage d’alignement mécaniste et généralisé de l’humain traduit l’incompréhension croissante entre des machinistes aveuglés et des acteurs aspirant à leur liberté d’expression comme de création. S’ils n’ont d’autre choix en l’état que d’une contractualisation de leur dépendance et subordination, autant ne pas en rajouter dans la recherche d’un formatage uniforme de la pensée à partir de pseudo valeurs prétendues intangibles. Sous couvert d’incantation angélique, ce n’est en réalité qu’une injonction hiérarchique moralisatrice, simpliste et contre-productive, s’étant fourvoyée une fois encore dans l’illusion que l’impulsion déclamatoire pouvait conduire à la réalisation des résultats attendus.

La préoccupation du dirigeant doit être la nature de la stratégie à mettre en œuvre. Ses modalités passeront par des comportements de ceux et celles qui la réalisent, et ce n’est qu’à l’obtention des résultats que l’on pourra les traduire en valeurs. Auquel cas elles seront devenues partie intégrante dans le vécu collectif. Ce qui veut dire que leur légitimité réside dans la confiance en l’intelligence de fonctionnement des acteurs, l’intelligence d’agir, émancipés (pour partie) du cadre contraignant des normes, règles, procédures et autres consignes, pour trouver les solutions aux objectifs définis. Tout l’inverse de ce qui est généralement pratiqué par la rhétorique managériale de l’intérêt général, nourrie d’apparente rationalité déconnectée des réalités du terrain.

Ce n’est que dans cette façon de vivre ensemble l’entreprise que l’innovation, l’esprit d’équipe, l’engagement et le respect seront devenues les valeurs communes partagées.

 

Cf. Ray B. Williams, " What do corporate values really mean ? " ; " 10 valeurs essentielles : les incohérences de l’entreprise française ", Courrier Cadre n°36 ; Philippe Askenazy, " Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme ", Ed. du Seuil ; Edward J. Giblin & Linda E. Amuso, " Putting meaning into corporate value ", 1997 ; Michel Crozier, " Le phénomène bureaucratique ".

 

 

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